Un fils de pute, tu sais ce que ça veut dire ? Ca veut dire que j'ai rien, rien à donner, rien à échanger, et rien à perdre. Je peux faire ce que je veux. Balancer des pierres sur des pauvres pigeons traînant dans les ruelles, frapper des jeunes et des moins jeunes, des vieux, des jeunes-vieux, tous y passent. Je frappe.
Je frappe tout ce qui passe, tout ce qui bouge. Je ne m'arrête jamais de frapper, ça me détend, je n'y peut rien.
Je hais les oiseaux, je hais la nuit, je hais le jour, je hais le soleil, je me hais. Je hais.
Je hais et je frappe.
Je hais, alors je frappe.
Il suffit que je me promène dans la rue, qu'une jolie fille m'accoste ou qu'elle ne m'accoste pas, et je frappe. Je frappe ses yeux, puis son ventre, ses pauvres petits seins, sa bouche. Je la fais saigner, jusqu'à ce qu'elle perde tout son sang. Et je la laisse là, je m'en fous.
Ca je sais faire, m'en foutre.
Je n'ai rien à perdre, puisque je n'ai rien.
J'ai une famille, je ne l'aime pas, je ne la hais pas. Je ne crois pas la respecter, puisque de toute manière, je ne respecte personne. Pas moi. Je ne respecte même pas moi.
Je suis pourtant la seule chose que j'ai. Ma seule appartenance, c'est moi, moi et mon corps, mes idées, mes poings.
Je les frappe aussi, et mes doigts, contre tout, instruments, murs, claviers.
Surtout les claviers, je les frappes à loisir, lorsque j'ai quelque chose à dire et lorsque je m'ennuie, lorsqu'il n'y a personne à abattre de mes poings roussis par les coups. Mes poings rouges et sanglants. J'en ai des égratignures, ça oui. Ce sont les cicatrice de chacun des coups que je donne.
Et j'en ai tellement, des cicatrices.
Il n'y a rien à faire de moi, je suis vide. Je n'ai pas de pensées, et souvent rien à dire. Mais j'écris quand même, parce que ça me défoule et qu'ainsi, j'oublie que je peux frapper ailleurs. C'est une bonne thérapie, je la conseille.
Mais à qui ?
Je ne crois pas que nous sommes beaucoup dans ma situation. Je ne crois pas qu'un nous soit formulable. Je crois que seul un je peut-être crédible et vraisemblable.
C'est peut-être mieux ainsi.
Après tout, je n'ai jamais eu la sensation d'être entouré de semblables.
C'est peut-être mieux ainsi.
Donc je frappe. Je préfère frapper seul, c'est une occupation purement personnelle. Je lance mon poing droit, mon point gauche. Je cris, je hurle, mais aucun son ne sort de ma bouche, cela se passe à l'intérieur de ma pauvre petite tête. Pauvre et petite. Mes poings ne le sont pas. Eux sont rouges, rouges sang, rouges écarlates, rouges toi. Toi et ta figure débraillée par les coups, toi que je ne reconnais plus. Je t'ai tellement frappé. Tu n'as jamais hurlé, toi non plus. Tu t'es toujours défendue du regard et cela n'a jamais fonctionné. Je suis aveugle, tu sais, aveugle à toute pitié, à tout sentiment. Aveugle à ta souffrance car moi je ne connais pas. Je ne sais pas ce que c'est, ou peut-être le sais-je trop.
Moi aussi je souffre, je crois. Pas certain –mais comment l'être, c'est toujours moi qui frappe... Mais moi aussi, avant, tu sais, j'ai été.
J'ai été ce que tu es, ce que tu es au présent je l'ai été au passé, il y a bien longtemps. Dans un style beaucoup plus noble, on pourrait dire jadis. Mais ce serait ne pas être honnête avec sois-même, je ne suis pas noble. Moi je suis moi, une saleté qui frappe, qui hurle mais que l'on n'entend pas.
Toi, toi non. Toi tu n'as jamais pu être une saleté, tu étais bien trop... Comment cela se prononce ? Pure, c'est ça ? Oui, sûrement. Je ne le redirai pas deux fois, c'est un mots qui ne me correspond pas assez pour que j'ai la force de le répéter. Car je suis égoïste, vois-tu, je ne parle qu'avec des mots que je peux ressentir en moi, sinon je n'y arrive pas..
Donc toi tu es. Tu es ce mot que je ne peux pas répéter parce que je ne suis qu'un pauvre salaud égoïste. Tu es ce mot que l'on qualifie habituellement de merveilleux, mais que, personnellement, je me permettrai de qualifier inutile. S'il te servait, cela ferait bien longtemps que ton visage aurait retrouvé sa couleur et sa forme. Je me trompe ?
Tu acquiesce, je considère ce pauvre mouvement inutile, là aussi, comme un oui. Un oui, tu ne sais dire que cela à mes question, espérant que je m'en contenterai et que je ne te demanderai plus rien, avec mes mots et avec mes poings.
Pauvre utopiste, tu crois bien trop à la vie.
Je te regarde. J'essaye de discerner tes yeux sous cet amas de bleus. J'essaye de me les rappeler, autant te dire tout de suite que la tâche n'est pas facile. Tu les avais bleus, je crois. Ou peut-être marrons. Tu les avais sombre. Aujourd'hui ils sont noirs, et de grosses veines rouges, roses, en ont pris possession. Il n'y a plus que cela, ta pupille a disparut.
Toi aussi, hein, tu as perdu la vue ?
Toi aussi, hein, tu as perdu la vie ?
Alors nous sommes deux.
Le droit, c'est avec le droit que je viens de te frapper, de te caresser. Tes veines ne me quittent pas du regard, elles me fixent. Elles ont un air de surprise et d'étonnement éternel qui me satisferont toujours, je n'y peux rien.
Je crois que c'est pour ça que je continu, que je continu à te détruire. Moi j'ai besoin de ces veines, tu comprends, de cette surprise qui ne les quitte jamais quand je lève la main. Tu n'y crois pas, n'est-ce pas ? Tu n'arrive pas à réaliser à quel point je suis mauvais, à quel point je t'aime et je suis mauvais, n'est-ce pas ? Mais pourtant, je l'ai dis. Je l'ai dis que je t'aimais, mais toi tu n'écoute pas.
Je t'ai suivi depuis tout à l'heure, partout où tu es allée, je t'ai suivi. J'ai marché lentement derrière toi parce que je savais que j'avais tout mon temps, je t'ai tenu la main dans mes pensées, et ta main était chaude. Je t'ai agrippé avec mes doigts, je t'ai retenu, fort, fort, mais toi, vieille folle, tu n'as pas voulu écouter. Tu n'as pas ralenti et alors j'ai du presser le pas.
Et je déteste cela, presser le pas. Tu ne savais pas ? Oh si, tu le savais.
Je te l'ai soufflé à l'oreille. Peut-être n'ais-je pas parlé assez fort, peut-être ne m'as-tu pas écouté. Peut-être et peut-être, cela fait trop d'incertitudes alors que moi, vois-tu, je suis sûr de ce que je ressens pour toi. Moi je t'aime, je t'aime, je t'aime. Je suis amoureux de ton corps, je le veux pour moi, le serrer contre moi, le détruire à point, le détruire jusqu'au bout, jusqu'à ce que tu gémisse, que tu pleure et que tu hurle. Que tu hurle combien tu souffre. J'ai besoin d'entendre tes cris car moi je ne les connais pas. J'en ai besoin, tu comprends ?
J'ai besoin de savoir ce que cela fait, d'avoir les os qui se détachent tous, l'un après l'autres, de son corps. D'avoir les muscles déchirés, la peau macérée. Tu comprends cela, tu le comprends ?
Non, et c'est pour cela que je te l'explique. Mais tu es difficile, même là tu ne comprends pas. Tu ne veux rien entendre et tes veines continuent à mes fixer inlassablement. Tu n'en a donc jamais marre, tu es infatigable, alors ? Comme moi, cela me plait.
Soit, alors je continu. Je continu à maltraiter ta peau blanche, tes cheveux blonds, tes pauvres yeux sombres qui ne sont plus qu'un amas rouge de supplications à mon égard. Et j'aime ça, vois-tu. Je n'y peut rien, c'est plus fort que moi. C'est comme une sorte de force qui m'empoigne, qui me meut, qui me prend, qui m'arrache toute raison et qui me guide vers tes cheveux, ta peau, tes joues, tes petits seins éclatés. Je te jette dans l'eau froide d'une flaque, je t'attache à un réverbère et te hurle dessus, et toi tu ne ferme jamais tes yeux.
Je cris, j'exhibe tous mon corps, je bouge dans tous les sens, je tourne autour de toi en courrant et toi tu me regarde. Je te décoche un coup dans la joue et toi tu me regarde. Tu bave du sang et me regarde. Les gouttes giclent de ton arcade et tu me regarde. Du sang coule de tes cils et tu me regarde encore.
Il n'y a donc rien que te fera pâlir...
Et que fera-tu si je me frappe, moi, avec mes propres poings ? Que dira-tu si je m'arrache les cheveux, si je tire mes paupières, si je me cogne le visage contre le sol, si je me tords le bras, si je... Tu ne fera rien non plus, n'est-ce pas. Tu ne dira rien, tu ne bougera pas, tu ne criera pas. Tu ne me dira pas d'arrêter, n'est-ce pas.
Je suis trop violent, je sais. C'est plus fort que moi, tu sais.
Oui, tu sais. Tu sais et je sais, ils savent tous, et c'est à chaque fois que je change de trottoirs que chacun ici, dans la rue, change à l'inverse. Aucun ne souhaite me croiser et cela me convient, je ne souhaite pas les croiser non plus. Je sais que sinon, je vais frapper.
Je ne sais pas pourquoi je hais. Je n'ai jamais su. Je suis né en haïssant mes parents, puis j'ai haïs mes camarades de classe, j'ai haïs mes professeurs. Alors j'ai frappé. Avec toute ma haine. Je n'ai jamais tué, j'ai toujours fais attention de ne jamais tuer personne. Je suis pas un meurtrier, vois-tu, j'ai mes propres limites.
J'ai bâti un territoire dont je me suis proclamé roi, et chacun l'a accepté. Je n'ai pas laissé le choix, j'ai juste imposé, et tous ont abdiqué. Cela n'a pas été bien compliqué, c'était, en vérité, à la portée de tout le monde.
Il n'est finalement pas bien difficile de gouverner, il suffit de montrer les crocs, les autres sont bien trop tranquilles pour oser faire face. Ils ont leurs vies, vois-tu. C'est ce qu'ils disent tous. Ils ont familles, enfants, petits-enfants et neveux. Ils ne veulent pas les priver d'un père ou bien d'une mère, cela serait bien trop bête de mourir ainsi. Détrôner un loup n'est pas à la portée de tout un chacun, c'est un acte noble et preux, qu'il faut réaliser avec la ferme conviction que l'on n'en reviendra pas.
Peu d'homme ont cette certitude.
Et c'est ainsi que j'ai construit mon royaume, et toi, agneau, tu n'es qu'un de ceux-là. A cela près que tu ne t'écarte pas, tu as tout juste accéléré l'allure tout à l'heure, et quand je suis arrivé tout près de toi, tu n'as pas bronché. Cela m'a offensé, comprends-tu ?
Pourtant, il t'aurait été si facile de t'écarter, je t'aurai à peine frappé. Ce soir je ne me m'étais pas levé pour toi. Je m'étais levé pour moi.
Mais tu ne t'es pas écartée, vois-tu. C'est dommage, tu étais bien jolie.
Enfin, trêves de bavardages inutiles, je parle je parle et toi tu vas finir par t'endormir de douleur. Et ce sera mettre fin à une distraction de dernière heure bien trop précieuse pour que je la laisse filer. Ne t'endors pas, veux-tu.
Tu ne m'écoute décidément pas. Un coup dans la mâchoire te réveillera peut-être, sais-ton jamais.
Et bien non.
Au fond c'est bien, tu es une des seules qui a osé me désobéir, depuis que ces rues sont miennes. Mais ne continue pas ainsi, je finirai par vraiment m'énerver, et alors tes seuls cris ne me suffiront plus. Il faudra que j'aille chercher de nouvelles brebis, qui sont pourtant bien au chaud et à l'abri dans leurs petites bergeries douillettes.
Ce n'est pas ce que tu souhaite, si ? Et bien, si. Soit, je m'occuperai de cela après, mais retiens que c'est de ta faute, je me porte pas responsable de tes petites bêtises, il ne manquerait plus que ça.
Allons enfin, arrête de jouer. Regarde moi.
Soit, tu m'oblige à avoir un geste à l'égard de mes proies qui ne m'est pas naturel. J'avance ma main droite et relève ton menton. Je sens pour la première fois la croûte qu'est devenu ton sang. C'est assez désagréable comme sensation, tu aurai pu au moins m'éviter cela.
Dieu que tu sens mauvais ! C'est immonde, comment peux-tu... Un tel affront méritera réprimande. Je m'en chargerai plus tard, si tu veux bien, si tu daigne faire un geste.
Et bien non. Tu es têtue, jeune bique, bien têtue et bien embêtante. Il n'y a donc rien dans ton regard sinon de vagues veines ? Elles se mélangent toutes, vois-tu. Elles sont comme la route qui a été la mienne, incertaine, croisant parfois d'autres routes mais n'allant jamais que par le même chemin, que pour arriver jusqu'au néant de tes pupilles... Qu'elles sont sombres, ces pupilles. Qu'elles sont noires.
Je ne sens aucun souffle, je ne respire aucune odeur buccale sinon celle de ta.
J'ai déjà senti cette odeur. Je l'ai déjà senti. Je la reconnaît.
Heureusement je n'avais pas oublié de le prendre, ce matin. Je ne me rappelle même pas l'avoir déjà sorti de ma poche. Il est froid, glacial, avec un goût âcre de stupidité. Je l'enfonce dans ma gueule, le mort avec force, avec haine. Ce soir je ne frapperai plus, j'appuierai.
Et j'appuie. Voilà.
Moi aussi, je saigne, vois-tu. Je saigne de derrière le crâne. La balle n'a pas mis bien longtemps à atteindre la fond de ma nuque, elle a traversé tout cela sans complication, n'a croisé aucune veines, ne s'est pas perdue. Elle était pour moi, celle-ci, vois-tu.
Il n'y en avais qu'une, j'attendais juste le bon moment.
Je respire une dernière fois l'odeur putride qui sort de ton corps inerte.
Je connaissais déjà l'odeur de la mort, ce soir, la tienne m'a offert mon dernier voyage.
Le loup est mort, jeunes gens, sortez vos brebis.


